Donc j'étais tout à l'heure au Jardin Publique. La racine du maronnier s'enfonçait dans la terre, juste au dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c'était une racine. Les mots s'étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leur mode d'emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J'étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entierement brute et qui me faisait peur. Et puis j'ai eu cette illumination.
Ca m'a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n'avais pressenti ce que voulais dire " exister ". [...] A l'ordinaire l'existance se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, elle est nous, on ne peux pas dire deux mots sans parler d'elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien [...]. Même quand je regardais les choses, j'étais à cent lieues de songer qu'elles existaient ; elles m'apparaissaient comme un décor. [...] Si l'on m'avais demandé ce que c'était que l'existance, j'aurais répondu de bonne foi que ça n'étais rien, tout juste une forme de vide qui venait s'ajouter aux choses du dehors, sans rien changer à leur nature. Et puis voilà : tout d'un coup c'était là, c'étais clair comme le jour : l'existance s'était soudain dévoilée. Elle avait perdu son allure inoffensive de catégorie abstraite : c'étais la pâte même des choses, cette racine étais pétrie dans de l'existance. Ou plutôt la racine, les grilles du jardin, le banc, le gazon rare de la pelouse, tout ça s'étais évanoui ; la diversité des choses, leur individualité n'était qu'une apparence, un vernis. Ce vernis avait fondu, il restais des masses monstreuses et molles, en désordre-nue, d'une effrayante et obscène nudité.
Jean-Paul Sartre, La Nausée.